Ane au fond d'un puits

Un âne en trébuchant tomba au fond d’un puits.
L’animal appelait au secours à grands cris.
« Diable, se dit l’ânier en se grattant la tête.
Comment de ce faux pas faire sortir ma bête ? »
Ayant pesé le pour et le contre et le mieux,
Il se dit que son âne était déjà bien vieux,
Et le sauver n’était d’utilité aucune ;
Quant au puits, il était tari depuis des lunes.
Il pouvait de son âne en faire le tombeau
En comblant ce grand trou qui ne donnait plus d’eau.
A ses voisins il va demander assistance
Et les voilà du trou à combler la béance.
Au début de se voir ensevelir vivant,
L’âne horrifié se mit à pousser des hi-han
Plaintifs et déchirants à vous tirer des larmes.
Mais bientôt on cessa d’entendre ses alarmes.
L’animal paraissait avec sérénité
Affronter ce cruel destin immérité.
L’ânier que torturer nullement ne dérange,
S’avisa et s’émut de ce silence étrange.
« Mes chers amis, dit-il, l’animal est-il mort ?
Ou bien s’est-il déjà résigné à son sort ? »
Les voici intrigués penchés sur la margelle :
Ils constatent que l’âne à chaque coup de pelle
Avait en s’ébrouant la terre rejeté ;
Le fonds du puits s’était peu à peu élevé,
Dont l’animal avait entrepris l’escalade.
« Mes amis, dit l’ânier, si son corps est malade,
Martin a conservé sa jeunesse d’esprit.
Voyez comme il sait bien faire aller sa cervelle,
Profitant du fardeau qui sur lui s’amoncelle.
En nous jouant ici ce tour à sa façon,
Cet astucieux nous donne une grande leçon
D’opiniâtre courage mêlé d’intelligence,
Qualités qu’il montra toute son existence.
Nous lui fûmes cruels, bêtes que nous étions,
Et c’est lui à la fin qui nous dame le pion.
Pour que tant de vertus aient leur juste salaire,
Il nous faut de ce trou achever de l’extraire. »
Tous en tombent d’accord. Ils crachent dans leurs mains,
Reprennent leurs outils et s’activent si bien
Qu’ils tirent de son trou sans autre catastrophe,
Poudreux mais rescapé, notre âne philosophe,
Qui va incontinent brouter l’herbe du pré
Sans crainte désormais, le puits étant bouché.

L’homme se croit un ange et il n’est qu’une bête,
Cruelle bien souvent. Il veut être à la tête
Des êtres animés, mais le roseau pensant
N’est point celui qu’il croit et je lui vois souvent
Coiffer un bonnet d’âne, dont les grandes oreilles
Ne servent même pas à chasser les abeilles.
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D'après un conte recueilli sur le blog
Belles histoires, pensées et poèmes
http://belleshistoires.zeblog.com/208565-histoire-d-39-un-ane-et-d-39-un-puit/