Voici, telle que racontée par Ovide (Métamorphoses XI, vv. 146-193), la légende des oreilles de Midas.

midas

Hendrick de Clerck, circa 1620, détail - Rijksmuseum, Amsterdam

Désormais ennemi des richesses (1), Midas fréquente les forêts et les champs, et Pan, qui n’habite que les antres des montagnes. Mais son intelligence est demeurée épaisse, et comme auparavant les idées de son esprit stupide vont encore une fois lui être fatales.

Dominant largement les détroits, se dresse le Tmole escarpé, qui sur ses deux hautes pentes s’étend au pied de Sardes d'un côté, de l'autre se termine au pied de l'humble Hypépis. C'est là que Pan se plaît à émettre ses sifflements pour les tendres nymphes, et module son chant léger sur des roseaux oints de cire. Il osa comparer à ses chants ceux d'Apollon et les mépriser, et vint ainsi le défier à un combat inégal au pied de Tmole (2) choisi pour arbitre.

Le vieil arbitre s'assied sur sa montagne. Il écarte de ses oreilles la forêt qui les couvre ; il ceint seulement d’une couronne de chêne sa chevelure azurée, et autour de ses tempes profondes pendent des glands. Regardant le dieu des troupeaux : « Il n’y a plus lieu de retarder le jugement », dit-il. Pan fait résonner ses agrestes pipeaux, et de leur chant rustique charme Midas, par hasard au côté du musicien. Quand il eut terminé, le dieu Tmole tourna son visage vers le visage de Phébus ; sa forêt suivit le mouvement de sa face. Ses cheveux blonds ceints des lauriers du Parnasse, Phébus balaie l’humus des plis de sa tunique que sature la pourpre de Tyr. Sa main gauche soutient une lyre incrustée de pierres précieuses et d'ivoire indien, son autre main tient un archet ; sa pose même est œuvre d'art. De son pouce savant il sollicite les cordes. Captif de la douceur du son, Tmole ordonne à Pan de laisser ses roseaux se soumettre à la cithare.

Tous approuvent la sentence du mont sacré ; seul Midas la conteste et l'accuse d'injustice. Le dieu de Délos (3) ne veut pas laisser forme humaine à des oreilles grossières : il les allonge, les emplit de poils grisâtres, rend leurs extrémités chancelantes et leur impose la mobilité (4). Tout le reste est d'un homme : il est puni dans cette seule partie de son corps, et il est paré des oreilles de l’âne au pas lent. Il veut par honte et pudeur dissimuler ses tempes et tente de les soulager sous une tiare pourpre. Mais un de ses serviteurs l'a vu, qui a fonction de tailler avec le fer les longs cheveux de son maître. Il n'ose révéler ce déshonorant spectacle ; brûlant cependant de le livrer au souffle des vents, il ne pourrait le taire. Il se retire, creuse la terre et à voix basse il y transporte quelles oreilles il a vu à son maître et le murmure au sol creusé ; puis il enfouit la trace de sa voix en ramenant la terre et s'éloigne en silence de la fosse recouverte. Commence à poindre à cette même place un bosquet aux roseaux frémissants qui dès que la complétude de l’année les a mûris, trahissent celui qui les a semés ; car le mouvement que leur imprime le doux zéphyr fait revenir les paroles enfouies et dénonce les oreilles de Midas.
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(1) Midas vient d'être échaudé par une première mésaventure due à son irréflexion. Invité par Phœbus-Apollon à exprimer un vœu, il émit le souhait de pouvoir changer en or tout ce qu'il touchait. Incapable désormais de s'alimenter et de se désaltérer, il supplia le dieu de le délivrer de cette calamité. Apollon y consentit et lui enjoignit de se laver les mains dans le fleuve Pactole, qui de ce jour se mit à rouler des flots d'or.

(2) Il s'agit ici à la fois du mont Tmole et du dieu qui l'habite.

(3) Le dieu Apollon est né à Délos.

(4) D'après un fabuliste latin, pseudo-Hygin, le dieu se serait écrié : « Quale cor in judicando habuisti, tales et auriculas habebis. » (« Tel penchant tu eus dans ton jugement, telles oreilles tu auras. »
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Toutes les mésaventure de Midas dans le reste du texte d'Ovide :

  • en latin : http://www.thelatinlibrary.com/ovid/ovid.met11.shtml
  • en français : http://www.mediterranees.net/litterature/ovide/metamorphoses/livre11.html#Midas